Quand la foi rencontre la dissidence : leçons tirées d’une rencontre entre juifs, chrétiens et musulmans

31 mars 2026

En février dernier, je me suis retrouvé à Vallendar, en Allemagne, parmi des représentants des trois traditions abrahamiques, chacune porteuse de siècles de foi, de lutte et de sagesse.

Ce qui nous a réunis, ce n’était pas un accord, mais quelque chose de bien plus difficile : la dissidence.

La Conférence judéo-chrétienne-musulmane (JCM) 2026 a réuni des universitaires, des chefs religieux et des pratiquants pour explorer un thème d’actualité : « Dissidence fidèle – autocritique et engagement à travers les traditions religieuses ». C’est un sujet profondément lié au charisme des Sœurs de Notre-Dame de Sion, qui favorisent le dialogue interreligieux et la recherche de la justice et de la paix en organisant des ateliers et des programmes d’étude biblique, en contribuant à des conférences et à des événements, et en tissant des liens avec des personnes d’autres confessions. Pour moi, il ne s’agissait pas seulement d’un événement académique, mais cela fait partie intégrante de ma formation théologique continue et de mon apostolat d’enseignement.

Ce que j’ai découvert lors de la conférence a élargi ma compréhension de la divergence d’opinion, non pas comme quelque chose qui affaiblit la foi, mais comme quelque chose qui peut la renforcer.

Une perspective juive sur la dissidence dans un monde post-vérité

L’une des interventions qui m’a le plus marquée est venue d’une conférence de la rabbine Judith Rosen-Berry sur l’impossibilité de la dissidence dans un monde post-vérité. Elle nous a rappelé que la tradition juive considère la dissidence comme un acte sacré, ancré dans l’interprétation complexe de la Torah et guidé par l’humilité, le respect et la recherche de la vérité.

Sa conférence m’a amenée à réfléchir à la fragilité de la quête de vérité lorsque les sociétés traitent tous les points de vue comme étant d’égale validité. Elle m’a permis d’apprécier davantage la discipline propre à la manière juive de débattre, dans laquelle le désaccord, s’il est mené avec soin, peut cultiver la compréhension mutuelle et nourrir la communauté.

Cette prise de conscience a ravivé mon sentiment de la valeur d’un débat réfléchi : un débat qui ne divise pas, mais qui rassemble.

Une perspective chrétienne : la dissidence comme acte d’amour

S’appuyant sur cette conception de la dissidence comme une pratique significative et disciplinée, la perspective chrétienne a mis en évidence la tension entre la fidélité et la critique au sein de sa propre tradition.

Le Dr Ana-Marija Raffaia a souligné que la dissidence fidèle n’est pas une opposition pour elle-même, mais une forme d’amour : un engagement envers la vérité et la justice qui renforce, plutôt qu’il ne sape, la vie communautaire.

Elle a fait valoir que la vraie foi exige le courage de dissenter lorsque l’Église contredit l’Évangile, en particulier sur des questions telles que la misogynie, le nationalisme et la manipulation politique. Sa critique ne découle pas d’un rejet, mais d’une loyauté profonde envers les valeurs chrétiennes, et doit s’exprimer de manière constructive et non violente. En ce sens, la dissidence devient une forme de conscience théologique : un engagement actif qui cherche à aligner la pratique de l’Église sur la justice, l’égalité et la dignité humaine.

Cette perspective a trouvé un écho dans ma propre vocation, m’encourageant à considérer le dialogue et la critique comme des outils d’engagement constructif. Dans cette optique, le dialogue n’est plus une simple conversation – c’est une responsabilité.

La dissidence dans la pratique : une perspective musulmane

La contribution musulmane a déplacé l’attention de la théorie vers la pratique. Que signifie réellement vivre la dissidence dans la vie de tous les jours ?

Moshe Morgan a évoqué l’interaction entre la raison, la conscience et la responsabilité sociale lorsqu’il s’agit de gérer les désaccords au sein des communautés religieuses et entre elles. Il a souligné l’importance de trouver un équilibre entre les idéaux éthiques et les réalités pratiques, faisant écho au concept de « broken middle » (le milieu brisé) de Gillian Rose, présenté plus tôt par le rabbin Rosen-Berry : un espace au sein de la complexité de la vie réelle où les tensions ne sont pas résolues de manière nette, mais où l’on apprend à les gérer.

Cela m’a profondément interpellée. L’idée que l’objectif n’est pas de trouver des solutions parfaites, mais une justice « suffisante », m’a invitée à reconsidérer ma manière d’aborder les conflits et la collaboration dans ma propre vie quotidienne.

La dissidence comme chemin commun vers la vérité

Prises ensemble, ces perspectives ont révélé une vision puissante : la dissidence, lorsqu’elle est pratiquée avec sincérité, n’est pas une question de division ; c’est un acte discipliné et relationnel ancré dans la quête commune de la vérité.

Je suis repartie de cette conférence non seulement avec une compréhension plus riche des approches interconfessionnelles de la dissidence et du dialogue, mais aussi avec des réflexions personnelles sur la pratique de la foi dans un monde fracturé. On m’a rappelé que la vérité est à la fois absolue et relationnelle : elle émerge d’un raisonnement discipliné, d’une écoute attentive et d’un engagement courageux face à la différence. Les relations que j’ai nouées pendant la conférence ont renforcé l’idée que le dialogue n’est pas seulement un exercice intellectuel, mais aussi une pratique relationnelle et spirituelle.

Poursuivre la conversation

Notre Dame de Sion fait avancer le dialogue en organisant des ateliers interconfessionnels et des programmes bibliques, en contribuant à des conférences et à des événements, et en tissant des liens avec des personnes d’autres confessions. Alors que je reprends mon apostolat d’enseignement et mon travail communautaire, j’emporte ces réflexions avec moi. J’espère encourager les étudiants et la communauté religieuse dont je fais partie à considérer les désaccords comme un chemin vers une compréhension plus profonde et à aborder les conversations difficiles avec humilité, patience et discernement.

Au milieu des tensions et des incertitudes de notre monde moderne, la conférence a renforcé ma conviction que les communautés de foi peuvent témoigner ensemble de la vérité et de la justice – non pas malgré leurs différences, mais grâce à elles.

Et c’est peut-être là que commence le véritable dialogue.

 

Sr Maria Odor Malau NDS

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