Sœur Margaret (Marge) Zdunich est directrice du Centre de formation biblique (CBF) sur la Via Dolorosa, nous offre un aperçu poignant de la vie quotidienne à Jérusalem aujourd’hui : les défis, les moments de grâce inattendus et la persévérance discrète qui entretien l’espérance.
Jérusalem est une ville que beaucoup associent à la vie, aux rencontres et au pèlerinage. « Jérusalem est le carrefour de tant de traditions », confie Sœur Marge. « En temps de paix, c’est une ville merveilleuse où vivre, si pleine de vie. » Mais ces derniers mois, cette réalité a changé.
Nous vivons avec beaucoup d’incertitudes, d’anxiété, de peur… Il faut simplement vivre au jour le jour.
Le quotidien se déroule désormais sous le signe de l’incertitude. Les sirènes peuvent retentir à tout moment, envoyant les gens à se réfugier en urgence dans les abris, parfois plusieurs fois par jour, parfois au milieu de la nuit. « On ne sait jamais quand les sirènes vont retentir. Les gens sont éveillés la nuit et ne dorment presque pas. »
À ces difficultés pratiques s’ajoute un poids émotionnel plus profond. « Nous vivons avec beaucoup d’incertitudes, d’anxiété, de peur », confie Marge. « Il faut simplement vivre au jour le jour. » Mais l’atmosphère de la ville est différente : « Il y a comme une pesanteur dans l’air. »
Pourtant, comme elle le souligne, la réalité vécue est souvent plus nuancée que ce que l’on perçoit de loin : « Nous la vivons au quotidien, dans notre petit coin de la ville. » Le danger n’en reste pas moins présent et palpable : « Ce n’est pas rassurant d’entendre ces alarmes et ces bruits de fracas, et de savoir qu’il se rapproche. »
Cette instabilité a inévitablement affecté le travail du Centre de formation biblique. La planification, autrefois exigeante mais stable, est devenue incertaine et fragile. « On croit que la situation s’améliore, alors on se lance dans la planification », explique Sœur Marge. « Et puis il faut tout annuler. »
Ce cycle infernal est épuisant : « Il a fallu déprogrammer, reprogrammer, annuler des programmes, licencier des professeurs… » Et pourtant, l’appel à l’engagement demeure. « Nous avons besoin d’une vision, il nous faut un engagement, et beaucoup de courage pour persévérer. »
Au milieu de tout cela, la communauté est devenue une source de réconfort essentielle.
Au début du conflit, lorsqu’un groupe d’une vingtaine de personnes s’est retrouvé bloqué à Ecce Homo, cette épreuve a pris une tout autre dimension. « Les gens se sont réunis pour prier, c’était vraiment magnifique », se souvient Marge.
Nous essayons d’être une présence forte pour les autres, de les écouter, d’être solidaires.
Le temps passé ensemble, même dans les centres d’accueil, est devenu une occasion de créer des liens. « Chacun prenait la parole à tour de rôle. Nous avons écouté les histoires de différentes personnes, et cela a vraiment permis de tisser des liens. » Les repas partagés, les moments de prière et le simple fait de regarder un film ensemble le soir ont contribué à maintenir un sentiment de normalité et d’espoir.
Les petits gestes ont pris une nouvelle dimension. Le centième anniversaire d’une sœur a été célébré par des visites à son domicile, à tour de rôle, tout au long de la journée, plutôt que par un grand rassemblement – une marque d’attention discrète mais significative.
Au cœur de tout cela, il y a une simple présence : « Nous essayons d’être une présence forte pour les autres, de les écouter, d’être solidaires », explique Sœur Marge.
Malgré les difficultés, la mission du CBF se poursuit, souvent de manière inédite et surprenante. « Il ne faut pas que cela disparaisse », se souvient Marge. Cette conviction a guidé chacune de ses décisions : trouver des moyens de poursuivre la formation, même lorsque Jérusalem est inaccessible.
L’un des changements majeurs a été le passage à l’apprentissage en ligne. Pendant la pandémie de COVID, tous les cours ont été dispensés en ligne, et ces outils sont désormais de nouveau utilisés. La créativité influence également les contenus. Un nouveau cours sur la justice, la paix et l’espérance – des valeurs fondamentales de Notre-Dame de Sion – réunit des voix juives, chrétiennes et musulmanes. On observe également un intérêt croissant pour le rôle des femmes dans la Bible, un domaine où Sœur Marge perçoit à la fois une grande richesse et un potentiel inexploité pour la formation.
Dans le même temps, le CBF a étendu son action au-delà de Jérusalem, proposant des programmes dans d’autres pays où se déroule l’histoire biblique. Après le succès des cours à Rome et en Grèce, un cours sur le premier voyage missionnaire de Paul emmènera les participants explorer la Turquie plus tard cette année.
Des projets d’action sont également prévus dans des régions comme l’Afrique et l’Inde, afin de répondre aux besoins des Églises en pleine croissance. L’option de programmes virtuels, assistés par l’intelligence artificielle, avec des visites guidées des sites bibliques depuis chez soi, reste également d’actualité.
Cependant, malgré le développement de ces nouveaux formats, l’importance de la présence physique demeure essentielle. « Rien ne remplace le fait d’être sur place et de parcourir réellement les lieux où ces événements se sont déroulés », insiste Sœur Marge. C’est cette rencontre vécue avec les Écritures, encrée dans le lieu, dans les rencontres, dans une expérience partagée, qui confère aux programmes leur impact. Les participants, note Marge, sont souvent profondément marqués par ce qu’ils décrivent comme une expérience transformatrice.
Un nouveau chapitre s’ouvre. Alors dix ans de service au sein du CBF, Sœur Marge se prépare à quitter ses fonctions. « Je souhaite rester impliquée, mais d’une manière différente », explique-t-elle, envisageant un engagement continue tout en laissant la place à une nouvelle direction.
Son propre chemin vers Jérusalem a été progressif et profondément enraciné : depuis ses premières expériences d’immersion spirituelle en tant que jeune sœur, en passant par des années d’étude et d’enseignement des Écritures tout en acquérant une expérience administrative dans les écoles, jusqu’à la direction du CBF.
Le défi consiste désormais à trouver une personne possédant l’expérience, la vision et la créativité nécessaires pour poursuivre le travail. Parallèlement, on constate un sentiment croissant que l’avenir repose sur une responsabilité partagée. « Il n’est pas judicieux de tout faire reposer sur une seule personne », explique Marge. « Nous essayons de développer une approche plus collaborative, de rapprocher nos équipes académiques et de planification, et de travailler plus étroitement avec les autres personnes impliquées au sein du CBF. »
Dans ces circonstances, l’espérance est une chose qu’il faut cultiver. « Certains jours, c’est un vrai défi », admet Marge. Pourtant, il se nourrit de la communauté, d’un but commun, de la persévérance discrète du charisme sionien de justice, de paix et d’espérance. « Le sentiment d’appartenance à une communauté nous donne de l’espoir. »
Le sentiment d’appartenance à une communauté nous donne de l’espoir.
Il y a aussi des signes encourageants : un intérêt constant pour les programmes, de nouvelles possibilités de rayonnement et une profonde conviction que ce travail est important. L’appel à approfondir la connaissance des Écritures, à construire le dialogue et la compréhension, peut peut-être aider chacun à garder les pieds sur terre en cette période marquée par l’incertitude et les divisions.
L’approche du CBF demeure unique et essentielle. Les participants ne se contentent pas d’étudier les Ecriture, ils vivent une intégration concrète du texte, du territoire et des relations. C’est cette combinaison qui rend l’expérience si puissante et si nécessaire.
C’est pourquoi le message final de Sœur Marge est à la fois simple et urgent : « Nous invitons chacun à continuer de choisir nos programmes, à soutenir le CBF, à venir. »
Aujourd’hui encore, cet engagement se poursuit, porté par la foi, la créativité et l’espérance.
Main photo: Sr Marge teaching a course about biblical women in India.